Transcendance astronomique

Un long voyage, une lente ascension. Un beau chemin, une belle histoire... 

Que vais-je trouver à l'arrivée ? Qui sait ce qui m'attend au sommet de la montagne ? Le hasard et le destin se seraient-ils mis d'accord pour me réserver quelques surprises ? Il est trop tôt pour le dire... avançons. 

Aujourd'hui, un Mercredi qui aurait pu être un jour parmi d'autres. 
12h50, la voiture démarre. J'ai déjà la tête ailleurs. Il est vrai qu'elles sont plus nombreuses dans le ciel d'hiver. Le ciel reste en partie couvert de nuages, le thermomètre affiche à peine 15 degrés mais qu'importe, il faut bien y aller... le rendez-vous est fixé à 13h30 et il serait dommage de ne pas se présenter à l'heure. Ou alors, autant faire demi-tour tout de suite ! Mais quand-même, les plus beaux joyaux du ciel hivernal méritent le déplacement ! Frein dé-serré, vitesse enclenchée, me voilà parti. La route ne sera pas longue... 

Avenue après avenue, maison après maison, même les champs de vigne se succèdent aux frontières de la ville. En cette saison, la société prend des allures parfois surprenantes. La route, elle, est dégagée, bien plus qu'en été. Tant mieux, j'arriverai un peu plus tôt... Espérons que tout se passe bien et que les étoiles soient au rendez-vous. Ce rendez-vous, ce moment tant attendu, ce moment tellement désiré, tellement redouté aussi... et si notre rencontre ne se passait pas comme prévu ? Écartons ces pensées, elles me brouillent l'esprit. Tout ira bien ! Uranie ne m'a jamais fait défaut. 

Au dessus du bitume, le moteur gronde. Les chevaux lancés à pleine allure donnent toute leur puissance, comme s'il fallait faire résonner le bruit d'un bolide qui se précipite à toute allure vers la ligne d'arrivée. Mais ici, la prudence est de mise. La mécanique rugit, elle se fait entendre mais ne faillit pas, et ma vigilance non-plus. La belle Nébuleuse se mérite, certes au prix d'une patience mais certainement pas au prix d'une vie. Quoique, je lui offrirai ma vie entière si elle le veut. 

Cette fois, pas de télescope pour observer. Cela ferait à coup sûr plaisir au Petit Prince : si l'essentiel ne se voit bien qu'avec le cœur, dit-on, je pense effectivement que pour cette fois je n'aurai pas besoin d'instrument. Il y a des phénomènes célestes qui ne peuvent être admirés qu'à travers une perception purement sentimentale, presque psychique, sans que l'on puisse en donner la moindre explication. Suis-je passionné par la beauté de l'astronomie ? Assurément ! Tout porte à croire qu'Uranie m'a envoûté en usant de l'un de ses stratagèmes... 

Ah, si Camille était là ! Lui me comprendrait ! Car à l'image de ce cher monsieur Flammarion, certains d'entre nous s'avèrent particulièrement sensibles au charme de la muse du ciel étoilé... Ô ma chère et tendre, ma douce et belle Uranie, aurais-tu envoyé l'une de tes filles jusqu'à nous, pauvres explorateurs du cosmos, pour nous montrer la voie de l'universelle beauté du monde ? 

Filé d'étoiles (image IceInSpace)

Dernier grand carrefour avant d'atteindre ma destination. Il me reste une longue rue à emprunter. Une rue ? Je devrais plutôt parler d'un panorama ; car si je m'apprête bel-et-bien à gravir en voiture la montagne qui surplombe cette immense métropole, la corniche que je longe m'offre soudainement un panorama pour le moins exceptionnel ! Imaginez un étroit passage entre des maisons plus ou moins accrochées à la falaise, parfois étalées sur les rares plateformes naturelles qu'offre le Mont Faron, un long et fin passage où l'on se croise parfois dangereusement, avec en plus la diabolique tentation de vouloir regarder le paysage... d'ailleurs, combien d'automobilistes ont perdu la vie en essayant de concilier une conduite prudente et l'admiration, bien que temporaire, de cette vue plongeante sur la ville de Toulon, alors même que la corniche Escartefigue est justement célèbre pour ses virages parfois serrés et ses dénivelés aussi traîtres les uns que les autres ? Mieux vaut ne pas y penser. A propos, mon point d'arrivée va bientôt apparaître. Je ne suis plus très loin, encore un ou deux kilomètres avant de parvenir au point culminant de mon voyage... 
Le Mont Faron dites-vous ? C'est un immense rocher qui s'étend de part et d'autre au Nord de Toulon. Rien n'est anodin aujourd'hui, pas même cette montagne, et ce Mercredi ne sera plus jamais banal. 

Qui aurait pu croire que je croiserais la fille d'Uranie sur les hauteurs de l'arsenal, dans une bâtisse surplombant la plus belle rade d'Europe ! Tiens donc, Serait-ce précisément la belle Europe qui m'attend ? Honnêtement, je n'ai presque aucune idée du nom de la fille d'Uranie. Qui es-tu ? Comment pourrai-je te reconnaître ? Si mon cœur n'a pas de doute et saurait te distinguer entre mille astres divins, l'astronome que je suis n'est en revanche pas aussi sûr de lui quant au premier contact qui va se produire... mais peut-être suis-je trop pessimiste. Entre Orion et Persée, il est des trésors cosmiques que l'on ne peut confondre. Je finirai par te trouver entre toutes ces étoiles, parmi toutes les pierres précieuses de l'Univers, au sein même des bras galactiques et des amas stellaires. Inutile de recourir à une carte du ciel, je me souviens de cette mélodie qui me guide depuis toujours à travers l'espace... Est-il nécessaire de rappeler que les astronomes sont aussi de bons explorateurs ? 

Nous y sommes. Personne à l'horizon et pourtant, c'est bien là. J'en perds mon assurance : et si le rendez-vous était annulé ? Pire encore, se pourrait-il que je me sois trompé ? Non, j'aperçois des signes incontestables du bon déroulement des choses : à peine engagé dans le chemin sinueux qui mène au parking, je repère plusieurs participants du « colloque ». A moins qu'il s'agisse d'une réunion ou d'une conférence ? Appelez cela comme vous le souhaitez, là n'est pas le plus important. Je suis arrivé, voiture garée, manteau ajusté. Les 15 degrés ne se ressentent que timidement, par la faute du Mistral qui a décidé de s'inviter. 

L'atmosphère me semble sérieuse et stricte. Chacun sait où se rendre. La procédure semble rodée. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, mes collègues de travail et moi avons pris les bonnes habitudes. La pratique de l'astronomie doit rester rigoureuse, droite et claire. Cela n'empêche pas la légèreté - nous sommes astronomes amateurs pour une fois ! - , et la bonne ambiance est de mise. Mais en réalité, depuis le début mon esprit est ailleurs. Je n'ai pas quitté cette idée de voir cette muse à qui je rêve sans trop savoir pourquoi. Toujours cet appel, cette attirance, cette envie de nouer un lien nouveau dans ma relation avec la voûte céleste. Uranie le sait bien, et c'est pour cette raison que sa progéniture se manifeste en ce jour... Ô déesse de mes nuits, je n'ai rien demandé mais tu me connais trop bien ! Tu as su voir dans mon esprit à quel point je te dédie mes songes ! Le seul fait de parcourir la Voie Lactée en quête de ton passage parmi les Soleils du monde me rend fou de joie... Si je le pouvais, je décrocherais toutes les plus belles planètes pour mieux te chercher ; car lorsque tu te caches, quand tu défies ma patience en te dissimulant dans notre système solaire, chaque fois que ton ombre s'efface et que ta silhouette disparaît derrière un astéroïde ou les anneaux d'une planète, je m'égare alors dans l'obscurité du ciel. Je tombe dans le piège des quasars et des trous noirs, je suis tiraillé par les forces qui régissent l'Univers. Le Grand horloger, d'ordinaire indulgent, n'éprouve aucune compassion et me met à l'épreuve de te retrouver sans aide quelconque. Perdu, que dis-je, délaissé au beau milieu de cet effroyable Univers, il suffit d'un seul de tes rayons pour me redonner l'envie de te rejoindre, la volonté de déplacer la coupole de l'observatoire vers ta direction, orienter à nouveau le télescope pour enfin te revoir. Les autres me comprendront : contempler l'inatteignable, admirer le plus beau mystère qui soit, pouvoir observer avec passion le spectacle le plus exceptionnel de l'Univers, comme si rien ailleurs ne pouvait revêtir d'intérêt à côté de cette merveille à la fois nimbée de Lumière et pleine de mystère ! Quoi, ou qui d'autre, sur Terre comme au delà de l'ultime frontière, est en mesure d'atteindre une telle perfection dans l'art de captiver nos cœurs – mon cœur ! - pour que j'en sois autant... amoureux ? Lorsque derrière mon télescope je me trouve paralysé, figé par tant d'admiration pour ce qui incarne à mes yeux le point absolu de l'intelligence et de la transcendance ! c'est bien toi, et personne d'autre, qui me donne cette énergie, cette force, cette fascination aussi étrange qu'étonnante. Je vis en toi chère Astronomie, et c'est probablement cela qu'a voulu Uranie en mettant devant mes yeux ta forme aussi belle et complexe. 

Nébuleuse Eta Carinae (image Robert Gendler)

Bigre, je m'emporte ! Fort heureusement je me ressaisis, il est temps de parler du solstice. Quel agréable sujet pour une conférence ! Au fond, je suis là pour travailler. Travailler, oui, mais travailler quoi ? Uranie me met à l'épreuve, me tiraille, me torture pendant que je tente de me concentrer sur le motif initial de ce bienheureux rendez-vous professionnel. 

Il n'est que 16h30... J'ai abandonné la dimension du temps depuis longtemps, - une telle chose s'avère inutile aujourd'hui - . Le ciel nocturne ne se montrera pas de sitôt, mais paradoxalement j'aperçois une étoile. Une seule et unique étoile, au centre de mon champ de vision. Elle est là, sur cette bonne vieille Terre, après avoir délaissé ses consoeurs là-haut... Pourquoi ? Pourquoi aujourd'hui ? Pourquoi elle et pas une autre ? Et surtout, pourquoi m'avoir choisi ? En science, le « pourquoi » laisse habituellement sa place au « comment », mais exceptionnellement je m'interroge... mes repères, entrechoqués, bouleversés, perturbés, disloqués, rendus muets par cette apparition, me font désormais faux bond. Je n'ai pas vécu ce genre de situation depuis longtemps.  Trop longtemps peut-être. Pendant longtemps j'ai joué le rôle d'un astronome cantonné à ses procédures de test optique et d'observation astronomique, le rôle d'un scientifique qui s'obstine à suivre des protocoles imposés par une communauté tantôt intéressante, tantôt intéressée, tantôt hypocrite, tantôt manipulatrice, parfois aussi envahissante, pour le meilleur comme pour le pire, et ceci sans que je m'en rendre vraiment compte. Pendant longtemps, j'ai mis de côté l'humain, le social. J'ai perdu l'étincelle que je voyais à travers cette astronomie intime, chaleureuse, conviviale, comme si je me rejetais moi-même de ce système au profit d'une pratique scientifique qui, finalement, ne me correspond plus. Mais toi, Astronomie fille d'Uranie, toi qui aujourd'hui te présentes devant moi sous une apparence inédite, toi qui te dresses ici comme la fleur la plus jolie et la plus délicate, tu ne me laisses pas indifférent. Après tout ce temps que je ne regrette pas mais auquel je veux désormais imposer une rupture, te voilà sans me prévenir. Tu me frappes dans mon être, tu atteins mon cœur au plus profond, tu balayes la matière noire qui entoure mon étoile pour mieux prendre sa place. J'en demeure stupéfait, c'est tellement inattendu, c'est si bon ! 

Une chose est sûre : Uranie ne se trompe jamais. Camille si tu m'entends, je crois que tu as toujours eu raison à ce sujet. Comme j'aurais aimé me confier à toi dans les jardins de Juvisy, il y a plus d'un siècle ! Au cours d'une séance de botanique ou de météorologie, nous aurions pu traiter ensemble des poussières célestes que le ciel fait tomber sur nous pour nous donner l'amour et la passion de l'Univers. J'aurais pu te raconter durant des heures comment ce Mercredi après-midi, alors que je pensais suivre un simple cours avec mes collègues de travail, j'ai rencontré celle qui est venue du ciel se loger dans mon cœur. Celle qui, envoyée par la muse que nous chérissons tant, se nomme Astronomie. 

Oui, c'est comme ça que j'ai fait la plus belle des rencontres. Mais hélas il est temps de me retirer, et je sais qu'il sera difficile de patienter jusqu'au prochain rendez-vous. La science de l'observation du ciel est école de patience, certes, mais comment lutter contre les fondements de la Nature ? Toujours est-il que je reprends la route... Le Soleil s'abaisse peu à peu, les nuages s'acharnent encore à masquer ce qui m'intéresse et ce n'est pas ce soir que je pourrai sortir observer le ciel. Mais qu'importe, Astronomie est une déesse qui se fait constamment désirer et je sais que je la reverrai. Que tous les curieux du ciel nous en soient témoins : ma cause lui est entièrement vouée et j'aurai maintes occasions de lui redire. A-t-elle seulement conscience de son impact sur mon esprit ? Sans aucun doute ! Que la déesse de mes nuits le sache, je l'aime à tout jamais. 

18 Janvier 2016

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